Acronyme arabe d’« Etat Islamique en Irak et au Levant » (EIIL, ou ISIS en anglais, pour « Islamic State of Iraq and al-Sham »), Daech est considéré comme le groupe terroriste le plus riche et le plus puissant du monde. Ce dernier a désormais le contrôle d’un territoire, à cheval entre la Syrie et l’Irak, grand comme le Royaume-Uni ou la moitié de la France. Selon les dernières informations, ce dernier gagnerait 2,9 milliards de dollars par an grâce à différentes activités. A titre de comparaison, le PIB du Burundi s’élève à 2,715 milliards de dollars.

2,9 milliards de dollars : de quoi mener des actions militaires, armer, nourrir et payer les 30.000 combattants de l’organisation environ 300 dollars par mois, verser des pensions aux familles des militants tués, entretenir les bases militaires, réaliser des vidéos de propagandes, « rééduquer » les enseignants avant de rouvrir les écoles, et embaucher des ingénieurs et des traders pour faire tourner leurs sites pétroliers et gaziers. Mais pas encore de quoi mettre en place un système économique « normal », avec des services publics et une protection sociale. Pourtant, Daech ne s’en cache pas, il s’agit d’un objectif.

La particularité de cette entité est qu’elle est très organisée politiquement et économiquement. Cette dernière se veut fonctionner comme un état, avec un chef, un adjoint, des ministres, des gouverneurs et un conseil militaire. Autre particularité, elle possède sa propre monnaie : le dinar islamique, utilisable dans les territoires qu’elle contrôle en Syrie et en Irak. Ainsi, Daech est autosuffisant sur le plan financier contrairement à de nombreux autres groupes terroristes.

Avant d’étudier les différentes sources de financement de Daech, il est important de préciser que quantifier les revenus d’une telle organisation terroriste est difficile. En effet, la majeure partie des activités de financements de cette entité provient du marché noir, marché qu’il est par définition difficile à appréhender.

Quelles sont donc les principales sources de revenus de ce fléau grandissant ? Et à quelle proportion des revenus totaux s’élève chacun d’elles ?

 

 

  1. Donateurs internationaux : 150.000 dollars/jour (2%)

Grâce à la diversification de ses activités, Daech ne dépend plus uniquement de dons privés. Cette source de financement est effectivement loin d’être la principale source de revenus de l’organisation terroriste, mais étudier qui sont ces donateurs permet de comprendre les logiques qui sous-tendent les conflits actuels au Moyen-Orient.

Dans l’islam, il s’est opéré un schisme à la mort de Mahomet en 632 afin de savoir qui devait succéder au prophète pour diriger politiquement et religieusement la communauté musulmane entre les chiites, qui estiment que seul un descendant de Mahomet peut lui succéder, et les sunnites, qui pensent que c’est au plus fidèle de ses compagnons de devenir calife.

En 2011, le Printemps arabe gagne la Syrie et les protestations populaires sont durement réprimées par Bachar el-Assad, conduisant à une guerre civile toujours en cours. Le Conseil National Syrien (CNS), autorité politique de transition créée en 2011, devient la principale opposition politique au régime syrien. Il est majoritairement composé de sunnites, tout comme la population syrienne (70%).

Comme Daech se réclame lui aussi du sunnisme, l’organisation profite du chaos en Syrie pour entrer en guerre en 2012 au côté des opposants au régime de Bachar el-Assad. En éliminant un des alliés de l’Iran, grande puissance chiite régionale, les pétromonarchies du golfe Persique espèrent affaiblir son influence au Moyen-Orient et faire taire les revendications des populations chiites au sein de leurs propres frontières. C’est ainsi que des pays comme l’Arabie Saoudite, le Qatar ou le Koweït ont été amenés à financer Daech.

Le territoire de Daech (70.000 km² fin juin 2016) est jugé de « plus en plus virtuel ». Son État irako-syrien tient davantage d’un fantasme supposé fédérateur, en contradiction avec le projet transnational de califat. Mais son succès est d’avoir pu proposer un substitut valable à des populations en demande d’État et à imposer un ordre pseudo-islamique sur un territoire, ce qui constitue sa propagande la plus efficace à l’égard des populations locales.

On décrit en détail le fonctionnement des services publics abandonnés à un système mafieux, celui d’une sécurité juridique toute relative et d’un système scolaire digne d’un État totalitaire comme autant de moyens de contrôle et d’administration d’un territoire et de sa population. Daech dispose d’importantes ressources autres que le pétrole : mines de gaz, de soufre, de sel, de phosphate et de ciment.

 

  1. Hydrocarbures (pétrole et gaz) : 4,4 millions de dollars/jour (55%)
  • Pétrole : 3 millions de dollars/jour (38%)

L’Irak possède la 5ème réserve de pétrole au monde, et les principaux sites d’extraction sont pour une bonne partie contrôlés par Daech qui contrôle ainsi 15% du pétrole irakien et 60% du pétrole syrien. Une fois ces sites exploités, le groupe vend son pétrole au marché noir, en Turquie et en Jordanie notamment à un prix d’environ 35 dollars le baril (inférieur de 30% par rapport au prix du marché). Du fait de ce marché parallèle, le traçage de ce pétrole devient très difficile : il peut alors être vendu à des pays occidentaux. Quoiqu’il ait militairement perdu 4 champs pétroliers en Syrie et 3 en Irak avant l’été, l’État islamique en contrôlait toujours une petite dizaine en Syrie et moins d’une dizaine en Irak. Au début de l’année 2016, ils produisaient environ 30.000 barils par jour (à comparer avec les 11 millions quotidiens des États-Unis en 2014). L’utilité première de ce pétrole est à usage interne, et comme moyen de pression contre les adversaires (blocus sur les livraisons de pétrole dans la région d’Alep, au printemps 2015). La fraction écoulée sur les marchés est donc résiduelle.

 

 

  • Gaz naturel : 1,4 millions de dollars/jour (17%)

L’Irak et la Syrie sont également des territoires majeurs quant à leurs réserves de gaz naturel. Or, plus grosse réserve de gaz naturel d’Irak, le site de production situé à Akkas est aux mains de Daech.

 

  1. Impôts : 1 million de dollars/jour (13%)

Pour compenser la perte de revenus en ressources naturelles, le groupe a augmenté de manière spectaculaire les impôts prélevés sur la population des villes occupées. Ainsi, Daech a mis en place des taxes sur la consommation, sur les télécommunications, sur les droits de passage des camions sur son territoire (800 dollars), sur les chrétiens syriens en échange de leur protection (jizya)… Daech pratique également une taxe de 50%, sur les revenus des fonctionnaires. Ils sont encore 50.000 à travailler dans les zones contrôlées.

Le rançonnage et le pillage sont également une source de revenu non négligeable pour l’organisation. L’illustration la plus pertinente est la prise et le pillage de la ville de Mossoul en juin 2014 (deuxième ville d’Irak). Daech s’accapare alors les ressources de la ville : arsenal militaire lissé par l’armée régulière (estimé à 3 milliards de dollars). L’entité terroriste s’empare également de l’argent présent dans la banque centrale d’Irak situé dans la ville, de l’or et des liquidités.

L’organisation est également à l’origine de trafic de cigarettes, de drogue, de contrefaçons, de faux papiers, etc.

 

  1. Trading : 650.000 dollars/jours (8,50%)

Daech avait un capital de départ évalué à 450 millions de dollars. Il a pu faire fructifier une partie de ce capital en jouant sur les commissions sur les opérations cash. Mais si on en croit les derniers rapports, c’est bien en spéculant directement sur les taux de changes que Daech se sera le plus enrichi. Notamment grâce au marché local des devises, organisé à la criée dans certaines rues des grandes villes d’Irak. Comme le rappelle le rapport britannique, les transactions y sont fixées sur la base d’enchères sur de gros blocs de devises étrangères. Un système traditionnel qu’on retrouve également en Afghanistan, et qui, là-bas, a longtemps financé le régime des Talibans. Près de 20 millions de dollars par mois. C’est ce que Daech gagne en spéculant sur les monnaies, une activité visiblement florissante qui permet au groupe d’assurer le quart de ses rentrées d’argent mensuelles.

Daech, en investisseur avisé, sait qu’au sein des mouvements monétaires mondiaux, le dollar était sans doute la seule monnaie sur laquelle miser dans une optique de hausse de la rémunération, en anticipant les décisions de la Fed (i.e. la Réserve fédérale des Etats-Unis) en matière de relèvement des taux. C’est en revendant la plupart des devises dont il disposait pour financer des achats en dollar que le groupe a pu toucher des intérêts conséquents sur son capital de départ, compte tenu en plus de la multitude de devises dont disposent les recrues du groupe quand elles arrivent en Irak ou en Syrie. Daech a tout misé et donc tout gagné grâce à la fermeté de la devise américaine.

Mais désormais les forces occidentales et les autorités irakiennes vont tenter de couper cette voie de financement, en mettant bon ordre au système de changes. En décembre 2015, 142 organisations ont été interdites de participations aux enchères. Par la suite en janvier 2016 les forces aériennes américaines ont bombardé et détruit un bâtiment identifié comme la « banque centrale » de Daech à Mossoul, à savoir un énorme entrepôt contenant une quantité d’argent liquide énorme. Selon des rapports américains, « plusieurs centaines de millions ou quelques milliards » de dollars en liquide seraient ainsi partis en fumée. Ainsi la coalition ne se cache pas de vouloir neutraliser l’arsenal financier de Daech.

C’est aussi là l’un des nerfs de la guerre menée contre cet ennemi difficile à appréhender, mais pourtant bel et bien réel !

 

Marc Dagher, avec l’aide de Maxence Delarue

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